Adam Smith et l’économie face à la morale

Dossier 6 : La « main invisible » et le libéralisme

 

L'association généralement opérée par le public entre Smith et sa célèbre métaphore peut sembler curieuse, si l’on tient compte du fait que l’auteur ne l’emploie qu’à trois reprises dans l’ensemble de son œuvre.

Dans sa première occurrence chronologique, la « main invisible » représente la pensée pré-scientifique, dans laquelle les croyances irrationnelles se substituent à l’explication (texte n°1). Dans la deuxième, Smith l’emploie afin de rallier le point de vue de Mandeville vis-à-vis du bien fondé des dépenses de luxe (texte n°2). Dans la troisième, enfin (texte n°3), elle est utilisée par l’auteur à l’occasion d’une critique du « système mercantile » (dont l’un des principaux représentants fut, au XVII e siècle, Colbert).

L’hétérogénéité de ces extraits constitue un obstacle évident à une interprétation univoque de la métaphore. Nonobstant, de nombreux commentateurs, et la très large majorité des travaux de vulgarisation, ont associé sans discussion la « main invisible » au système de prix de marché (alors que Smith n’y fait aucunement référence) au pire, à l’«harmonie des intérêts » évoquée par Elie Halévy (cf. texte 1 du dossier 2 supra) au mieux.

Ces associations ont conduit à diffuser une nouvelle idée reçue, présentant Smith comme le champion du libéralisme économique. Ici encore, une analyse plus circonstanciée conduit à modérer sensiblement cette idée, comme en témoignent les deux derniers textes du dossier et, surtout, l'article de Jacob Viner présenté en supplément. 

 

- Texte n°1 : Adam SMITH (1748-58 ?), Histoire de l’astronomie, extrait [Titre original : The principles which lead and direct philosophical enquiries illustrated by the History of Astronomy, in SMITH Adam (1795), Essays on philosophical subjects, Oxford, Oxford University Press, 1980, pp. 48-105].

 

- Texte n°2 : Adam SMITH (1759-1790), Théorie des sentiments moraux, traduction de M. Biziou, C. Gautier & J.-F. Pradeau, Paris, Presses Universitaires de France, 1999.

Partie 3, chapitre 1, extrait, pp. 171-175.

 

- Texte n° 3 : Adam SMITH (1776), Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, trad. P. Taieb, Paris, Presses Universitaires de France, 1995.

Livre IV, chapitre 2, extrait, pp. 509-515.

 

- Texte n° 4 : Bernard GUERRIEN (1996), Dictionnaire d’analyse économique, Paris, La Découverte, entrée « Smith Adam », extrait.

 

- Texte n° 5 : Francisco VERGARA (2002), Les fondements philosophiques du libéralisme, Paris, La Découverte, extrait, pp. 80-83.

 

- Supplément : Jacob VINER (1927), « Adam Smith and Laissez Faire », Journal of Political Economy, vol. 35.